4’000 des nouveaux, 18 et 19 août 2018 : Allalinhorn par la voie normale ou par l’Hohlaubgrat (arête Est)

C’était mon premier 4’000. Cette ascension était si riche en émotions que je ne peux pas décrire avec exactitude ce que j’ai vécu. Je vais tenter toutefois de partager avec vous ce que j’ai ressenti durant ce week-end magique.

Je n’ai que très peu d’expérience en marche sur glacier et je n’avais encore jamais fait d’alpinisme. Ainsi, j’ai rongé mon frein durant deux mois pour ce 4’000 des nouveaux ! J’en ai eu une peine à dormir la veille au soir ! J’attendais que les dernières heures passent de manière agitée.

Samedi matin, c’est enfin le moment du grand départ. Nous nous retrouvons à 6h30 à Villeneuve pour un court débriefing. Nous partons à deux voitures pour Saas-Fee, d’où nous prennons la benne jusqu’à Felskinn, au pied du glacier. Après une heure de marche, nous arrivons à la Britanniahütte, où nous passerons la nuit. Nous pique-niquons au pied de l’Hohlaubgletscher. Nous passons l’après-midi à exercer le moufflage sous la direction de notre guide taquin, Jérôme Gottofrey.

Le soir venu, Jérôme  nous rappelle qu’il y aura deux groupes le lendemain. Un premier partira sur glacier de l’Hohlaub et gravira l’Allalin par la crête du même nom, depuis l’Est. Un second prendra le premier métro alpin et fera l’ascension par la voie normale, depuis le Nord. Sous les encouragements appuyés d’Eloïse et de Ladislav, je choisis finalement de tenter l’expérience jusqu’au bout et partir avec le premier groupe. A ce moment-là, je prends conscience avec acuité que je ne sais absolument pas dans quoi je me lance.

Après une courte nuit que je vis dans une excitation fébrile, nous nous retrouvons pour prendre le petit déjeuner à 4h. Nous sommes 6, Jérôme inclus. Je découvre une atmosphère électrique et très particulière que je n’avais jamais vécu auparavant : un réfectoire baigné dans les chuchotements excités durant le petit déjeuner, un vestiaire bondé d’une vingtaine d’alpinistes finissant les derniers préparatifs, les premiers départs impatients à la lampe frontale.

Une préparation rapide et efficace nous permet de partir à 4h30, dans une nuit noire. Nous descendons le long d’un pierrier avant de monter le long du glacier. Tout est recouvert d’une fine couche de glace scintillante que révèle le faisceau de nos lampes frontales. C’est magique !

Le jour se lève gentiment et les géants de glace et de roche alentours se dévoilent petit à petit, perçant le voile bleu sombre de la nuit. Nous sommes dans le replat de la partie intermédiaire du glacier lorsque nous nous encordons. J’ai le sentiment de vivre quelque chose d’unique et je suis impressionné par le silence révérend de notre progression. Nous avons éteint nos lampes frontales, ce qui donne à la neige un aspect spectral. Je ne sais pas vraiment sur quoi je pose le pied et tente de suivre la trace de Jérôme comme je peux.

Lorsque nous entamons l’ascension en direction de la crête, le soleil commence à pointer. Bien que nous ne le voyions pas encore, les nuages luisent de rouge pourpre sur le fond cyan du ciel du petit matin, le tout baigné par des teintes orange sanguin.

Nous croisons un passage de glace vive et je dois faire encore un peu plus attention. J’ai une petite montée de stress de temps à autre, lorsque les crampons peinent à percer. Mais cela en vaut la peine. Enfin ! Nous apercevons le soleil lorsque nous atteignons la mi-hauteur de la crête, aux alentours de 3’700 mètres d’altitude.

 

C’est donc en plein jour que nous gravissons les derniers mètres jusqu’à la crête. Nous prenons une petite pause pour reprendre notre souffle, je commence à l’avoir court. Ensuite, nous continuons jusqu’au passage rocheux vertical que je redoutais depuis la veille.

Nous grimpons avec les crampons, ce qui n’est pas aisé pour une première. En plus, la vue est presque un poil trop imprenable ! Je vis un gros coup de stress et je dois m’accrocher. Pourtant, c’est fier et soulagé que je parcours les derniers mètres de crête jusqu’au sommet de l’Allalinhorn. Nous arrivons à 8h36, après 4h d’ascension.

 

Je n’y crois toujours pas. La vue est extraordinaire, les alpes sont bien dégagées et le soleil nous est clément. Je ne réalise pas encore ce qu’il vient de se passer. Ce n’est que durant la descente que je suis submergé par les émotions. Je réalise à ce moment-là que j’ai vécu cette ascension de manière très intense, que j’étais extrêmement concentré sur mes pas, ma respiration, et chacun de mes faits et gestes. La pression retombe, je suis dans un état second : je vis le rêve.

Nous croisons le second groupe en sens inverse sur la voie normale. Une fois arrivé au Mittelallalin, nous retrouvons Eloïse venue préparer l’acclimatation précoce de sa future petite alpiniste. La bière est bien méritée et nous partageons tous un moment très convivial. Malheureusement, il va nous falloir retourner vers des altitudes plus basses et vers une réalité plus quotidienne. Il m’est très difficile de tourner le dos à l’Allalin pour repartir mais il est temps.

C’est ainsi que s’est terminée cette magnifique aventure, mais certainement pas la dernière pour ma part.

Je tiens encore une fois à tous vous remercier chaleureusement, Eloïse, Ladislav, Emmanuel, Chantal, Nicole, Chloé, Nabia, Stefania et Corinne. Et merci infiniment à Jérôme Gottofrey pour son encadrement et son humour.

Cette première ascension d’un 4’000 restera pour moi un souvenir impérissable !

Récit écrit par Yves Potterat